Une histoire d’enfant
English version below
Mon histoire est dans cette photo — du moins, une partie significative. Cette cicatrice témoigne de plusieurs opérations au bras pour y poser des plaques, puis pour les retirer deux ans plus tard. Mon bras était en mille morceaux. Les chirurgiens ont dû les replacer et visser le tout, laissant le corps faire son travail de guérison avant de retirer la quincaillerie.
La plus grosse blessure, malheureusement, siégeait au cerveau : un polytraumatisme crânien sévère avec amnésie. C’est affreux, cette sensation de ne plus savoir qui l’on est, ce que l’on fait là, ni à quoi servira demain.
Néanmoins, j’étais un homme. Un militaire. J’étais Blanc. Je parlais français, mais désormais avec les mots d’un enfant. L’année précédente, j’avais aussi reçu sept coups de couteau. Un début de carrière brutal.
Toute ma vie, j’ai cherché à renouer avec l’enfant en moi. Je n’avais pas le sentiment d’être celui qu’on disait que j’étais. On m’imposait un nom, un travail, des responsabilités et, surtout, l’isolement. Personne ne comprenait ce que je vivais, pas même moi. J’étais isolé de moi-même, finalement : coupé en deux.
D’un autre côté, j’ai tout autant voulu affirmer l’homme que je devais être. J’ai repris l’entraînement et la formation interrompue par l’accident. On essayait de faire semblant que tout était comme avant, qu’il ne suffisait que de quelques ajustements, de quelques efforts. Je manquais de motivation, supposément.
Mais à quoi devais-je être motivé ? À redevenir un homme, un militaire, un élève doté d’une mémoire et d’une capacité de concentration ? À oublier mes cauchemars qui n’avaient aucun sens pour un amnésique ? À apprendre du vocabulaire ? Même la question « par où commencer ? » était impossible à formuler. C’est tout dire de la désorganisation.
Quelques semaines plus tôt, le neurochirurgien civil m’avait dit qu’il ignorait si « ça » reviendrait. Il m’expliquait qu’il y a peu, il m’aurait dit non, mais que la science progressait et que les cellules se régénèrent. J’étais seul avec lui. Après, j’étais seul avec moi.
J’étais un enfant qui devait devenir un homme pour retrouver l’enfant en lui, afin de véritablement être un homme. Gros contrat. Blessé, par-dessus le marché.
J’ai passé des années dans ce labyrinthe. J’en ai fait le tour : démarches administratives, médicales, psychologiques. Sans fin. Sans avenir. Je racontais sans cesse mon histoire, mes problèmes, mes besoins. Je demandais par écrit un acte humanitaire pour que l’on me sorte de cette impasse. Rien. Ou si peu. Suis-je vraiment le seul dans cette situation ?
C’est frustrant de voir sa vie s’étioler dans des combats futiles qui n’apportent rien, sinon un progrès d’un millimètre. J’ai fait un bout de chemin par moi-même, mais nous vivons en société… Pourquoi si peu d’empathie ?
Bref, j’ai commencé à avoir de l’empathie pour moi-même. Les frustrations ont diminué. Enfin, quelqu’un commençait à m’aimer ! Puis, j’ai commencé à offrir cette empathie. J’en avais, alors j’en donnais.
Et là, surprise : plus j’en donnais, mieux je me sentais. Ma vie n’allait pas forcément mieux, mais moi, oui. Je vivais mieux ma vie.
Ce labyrinthe, je le vois chez les hommes, bien sûr. Je le vois encore plus chez les femmes. Je le vois chez les Autochtones, il va sans dire. Je le vois chez les francophones du Canada, et donc au Québec aussi. Je le vois chez nos ados, nos enfants, pris dans nos guerres perpétuelles et nos drames sans fin. Quel est l’avenir qu’on leur présente ? Où regardons-nous ? À quoi travaillons-nous ?
Aujourd’hui est l’héritage de demain.
MAJ 5 mars 2026
A Child’s Story
My story is in this photo—at least, a significant part of it. This scar bears witness to several operations on my arm to insert plates, then to remove them two years later. My arm was in a thousand pieces. Surgeons had to put them back in place and screw it all together, letting the body do its healing work before removing the hardware.
The biggest injury, unfortunately, was in the brain: a severe traumatic brain injury with amnesia. It is a terrible feeling, no longer knowing who you are, what you are doing there, or what tomorrow is for.
Nevertheless, I was a man. A soldier. I was White. I spoke French, but henceforth with the words of a child. The previous year, I had also been stabbed seven times. A brutal start to a career.
My whole life, I sought to reconnect with the child within me. I didn’t feel like the person people said I was. I was imposed a name, a job, responsibilities, and above all, isolation. No one understood what I was going through, not even me. I was isolated from myself, ultimately: split in two.
On the other hand, I wanted just as much to assert the man I was supposed to be. I resumed training and the schooling interrupted by the accident. We tried to pretend everything was as before, that all it took were a few adjustments, a few efforts. I supposedly « lacked motivation. »
But what was I supposed to be motivated for? To become a man again, a soldier, a student gifted with memory and the capacity to concentrate? To forget my nightmares that made no sense to an amnesiac? To learn vocabulary? Even the question « where to start? » was impossible to formulate. That says everything about the disorganization.
A few weeks earlier, the civilian neurosurgeon had told me he didn’t know if « it » would come back. He explained that not long ago, he would have said no, but that science was progressing and cells regenerate. I was alone with him. Afterward, I was alone with myself.
I was a child who had to become a man to find the child within him, in order to truly be a man. A tall order. Wounded, to top it all off.
I spent years in this labyrinth. I went all the way around it: administrative, medical, psychological procedures. Endless. Futureless. I constantly told my story, my problems, my needs. I asked in writing for a humanitarian act to get me out of this impasse. Nothing. Or so little. Am I really the only one in this situation?
It is frustrating to see one’s life wither away in futile battles that bring nothing but a progress of a millimeter. I made it part of the way on my own, but we live in a society… Why so little empathy?
In short, I started to have empathy for myself. The frustrations diminished. Finally, someone was starting to love me! Then, I started to offer that empathy. I had some, so I gave some.
And then, surprise: the more I gave, the better I felt. My life wasn’t necessarily going better, but I was. I was living my life better.
I see this labyrinth in men, of course. I see it even more in women. I see it in Indigenous people, goes without saying. I see it in Francophones in Canada, and therefore in Quebec too. I see it in our teens, our children, caught in our perpetual wars and endless dramas. What is the future we are presenting to them? Where are we looking? What are we working on?
Today is the legacy of tomorrow.
Updated March 5, 2026


Laisser un commentaire
Vous devez être connecté(e) pour rédiger un commentaire.