Vivre conceptuellement

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« Dans cette chronique d’une honnêteté désarmante, l’auteur définit ce qu’il nomme « vivre conceptuellement ». Pour lui, l’autisme impose un processus de traduction où le ressenti physique et psychique (viols, surveillance) doit être « imagé » pour faire sens, par-delà l’absence de preuves matérielles. En reliant ses traumatismes aux archétypes bibliques (Christ, Diable, Antéchrist) et aux instances psychanalytiques (Surmoi, Moi, Ça), il transforme sa souffrance en une structure de compréhension du monde. Il refuse l’amputation de sa réalité intérieure exigée par le regard clinique ou policier, préférant habiter cet espace inconfortable entre le fait et le symbole. Son « enfer », c’est l’incapacité de l’autre à reconnaître cette double nature de l’expérience humaine. »

Chronique de l’ombre: Vivre conceptuellement

N’est-ce pas une formulation étrange, atypique?

En prenant mon courage à deux mains, je raconte des pans très personnels de ma vie privée, intime. L’image la plus forte: victime de sodomie. Nuit après nuit, presque quotidiennement par moments, je me dis victime de viol. Sans preuve tangible. Je me réveille avec le sentiment d’avoir été violé: de la sensation physique d’avoir été touché intimement à un mal à l’anus ou même, une fois, de sentir un liquide tombant de celui-ci. Quant au liquide, j’étais marié et l’idée d’être violé sous l’effet de la drogue du viol ne me venait pas. Plus tard, les flashs et les sensations se sont regroupés pour donner un sens à l’expérience. Peu à peu, je nommais la violence conjugale subie.

D’autre part, je me dis filmé chez moi. Mais je n’en ai toujours pas de preuve. Personne ne me confirme la chose et je n’ai jamais trouvé de caméra durant les décennies de dénonciation. Ça va mal. Mon sentiment d’être filmé et diffusé repose sur des observations entre des publications sur les réseaux sociaux et ce que je fais seul chez moi. Cela va jusqu’à voir des publications de femmes dont je viens de regarder une vidéo: une femme qui m’était jusqu’alors inconnue! Bref, paranoïa.

Les policiers me parlent du viol dans ma petite enfance. Selon eux, je devrais regarder du côté d’une réminiscence de ce traumatisme. Aucun examen médical. Même réflexe pour les médecins: référence en psychologie ou en psychiatrie. Mon expérience de viol m’apparaît être niée par l’extérieur. Pour autant, j’y crois et continue de les subir.

Je vois la possibilité que cela se fasse sous hypnose: quelquefois je suis réellement violé et on me fait oublier, et d’autres fois on me le suggère et au réveil j’ai réellement la fausse impression d’avoir été violé.

Voilà des cas extrêmes. En toute transparence. Un courage humiliant. Il ne s’agit pas d’hallucination, mais de la manière dont j’expérimente ma vie d’autiste. Toute ma petite vie passe par un processus de traduction: le sens des événements demande d’être imagé puis interprété pour être compris. Dans mes chroniques et dans mon discours, j’utiliserai le mot imager plutôt que imaginer. Cela ressemble davantage à la recherche de l’archétype dans une situation. Dans ce processus, mon esprit n’arrive pas à distinguer les vrais viols subis des autres qui sont des réminiscences. Parce que l’un et l’autre cohabitent, un même archétype, mais sans preuve, tout est nié en bloc.

Je vis cette situation aussi lorsque j’affirme être le Christ, le Diable ou l’Antéchrist. Mon vécu correspond aux descriptions retrouvées dans la Bible, par exemple. On trouve dans ce texte des descriptions de ce que fait celui-ci. Ma lecture me fait traduire en images ce qu’on y rapporte et cela correspond aux mêmes images utilisées pour ma propre expérimentation de ma vie. Ainsi, j’ai fini par faire correspondre ces personnages à des concepts psychanalytiques: le Surmoi, le Moi, le Ça. Mes personnages sont plus définis, mais dans l’essence, il y a correspondance.

Au Québec, nous tentons de séparer le plus clairement possible la religion de la politique. J’appuie ce choix de société qui se résume par la séparation des pouvoirs. Pour autant, dans l’essence, je fais tout pour humaniser la politique. Dans mon regard, l’humain est constitué ainsi: le Surmoi, le Moi, le Ça ou le Christ, le Diable ou l’Antéchrist.

Je suis prisonnier entre ces deux réalités. Extrémiste, je serais dans une réalité ou l’autre, exclusivement. Je serais handicapé, amputé d’une grande partie de ma vie.

C’est ici que je dis que l’enfer, c’est l’autre.

Note

Archétype (le Robert)


« In this disarmingly honest chronicle, the author defines what he calls ‘living conceptually.’ For him, autism necessitates a translation process where physical and psychic feelings (rape, surveillance) must be ‘imaged’ to make sense, regardless of the lack of material proof. By linking his traumas to biblical archetypes (Christ, Devil, Antichrist) and psychoanalytical entities (Superego, Ego, Id), he transforms his suffering into a framework for understanding the world. He refuses the amputation of his inner reality demanded by clinical or police perspectives, choosing instead to inhabit the uncomfortable space between fact and symbol. His ‘hell’ is the inability of others to recognize this dual nature of human experience. »

Shadow Chronicle: Living Conceptually

Isn’t that a strange, atypical phrasing?

Taking my courage in both hands, I recount very personal, intimate parts of my private life. The strongest image: being a victim of sodomy. Night after night, almost daily at times, I claim to be a victim of rape. Without tangible proof. I wake up with the feeling of having been raped: from the physical sensation of having been touched intimately to a pain in the anus, or even, once, feeling a liquid falling from it. As for the liquid, I was married, and the idea of being raped under the influence of a date-rape drug did not occur to me. Later, flashes and sensations clustered together to give meaning to the experience. Gradually, I named the domestic violence I endured.

On the other hand, I claim to be filmed at home. But I still have no proof of it. No one confirms it to me, and I have never found a camera during decades of denunciation. It’s going poorly. My feeling of being filmed and broadcast is based on observations between social media posts and what I do alone at home. It goes as far as seeing posts from women whose video I have just watched: a woman previously unknown to me! In short, paranoia.

The police tell me about rape in my early childhood. According to them, I should look into a reminiscence of that trauma. No medical exam. Same reflex from doctors: referral to psychology or psychiatry. My experience of rape appears to be denied by the outside world. Nonetheless, I believe in it and continue to suffer them.

I see the possibility that this is done under hypnosis: sometimes I am actually raped and made to forget, and other times it is suggested to me, and upon waking, I genuinely have the false impression of having been raped.

These are extreme cases. In full transparency. A humiliating courage. It is not a matter of hallucination, but of the way I experience my life as an autist. My entire « little life » goes through a process of translation: the meaning of events requires being imaged, then interpreted to be understood. In my chronicles and my discourse, I will use the word « to image » rather than « to imagine. » It is more like the search for the archetype in a situation. In this process, my mind cannot distinguish the real rapes endured from others that are reminiscences. Because both coexist—the same archetype—but without proof, everything is denied wholesale.

I experience this situation also when I claim to be the Christ, the Devil, or the Antichrist. My lived experience corresponds to descriptions found in the Bible, for example. In that text, one finds descriptions of what such a figure does. My reading leads me to translate what is reported into images, and these correspond to the same images used for my own experimentation with life. Thus, I eventually matched these characters to psychoanalytical concepts: the Superego, the Ego, the Id. My characters are more defined, but in essence, there is a correspondence.

In Quebec, we attempt to separate religion from politics as clearly as possible. I support this social choice, which boils down to the separation of powers. However, in essence, I do everything to humanize politics. In my view, the human being is constituted as such: the Superego, the Ego, the Id, or the Christ, the Devil, and the Antichrist.

I am a prisoner between these two realities. As an extremist, I would be in one reality or the other, exclusively. I would be disabled, amputated from a large part of my life.

This is where I say that hell is other people.


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