La famille
14 jours, 12 nuits. Un film réalisé par Jean-Philippe Duval, merveilleusement joué par Anne Dorval et Leanna Chea. Une histoire d’adoption qui m’a plu et m’a maintes fois ému jusqu’aux larmes. Que puis-je dire de plus que d’aller voir ce film au cinéma, comme je l’ai fait hier ?
Mon texte : La famille
Naître dans une famille est le début d’une quête identitaire. On vient au monde et on cherche inconsciemment la place qu’on peut prendre dans cet environnement familial. Souvent, il me semble, on se faufile dans les espaces laissés vacants par ceux qui nous ont précédés. Assez tôt, on se sent à l’étroit et on tente l’affirmation de soi. C’est le début d’un nouveau combat : qui suis-je ?
En quoi suis-je différent des autres, unique ? Je tente des explications. La fratrie m’en offre abondamment, bien sûr. Habituellement, ce qui leur convient le mieux. Dans mon cas, je n’étais pas seulement le mouton noir, ou plutôt le « spécial », mais le malade mental qu’on devait enfermer.
Cette dernière dénomination était payante, très payante. Dans un premier temps, ça permettait de s’accaparer d’un pouvoir sur moi, comme une vengeance ou un exutoire pour une colère indéfinie. Dans un deuxième temps, ça libérait une place qui pouvait aisément être prise par l’une ou l’autre. La vie qui m’habitait, on la voulait ; de mes relations à mon avenir en passant par mes avoirs. On « voulai[t] toute toute toute la vivre, ma vie, pas juste des p’tits boutt’s »*.
(Dans un prochain texte, durant l’été, je vais sûrement vous parler plus amplement de l’autisme en général, mais aussi spécifiquement de l’Asperger, ma différence. Comme d’habitude, ce sera ma vision, selon mon vécu.)
Je continue.
Dans cette recherche identitaire, faite d’essais et d’erreurs, j’apprends qui je suis. Cette même recherche modifie justement aussi la conscience de mon identité, comme l’eau qui polit une pierre par son seul passage constant. J’enlève des parties auxquelles je m’identifiais faussement, je simplifie ma vision de moi-même. L’essentiel prend de plus en plus de place dans mon identification, mon identité se définit de plus en plus clairement.
À 17 ans, j’ai quitté la maison familiale, si on peut appeler ça de cette façon. Ma mère vivait avec un homme violent, tous les types de violence étaient exprimés, et pas seulement qu’envers ma mère. Elle réagissait aux violences qu’elle subissait avec des chicanes incessantes, des discussions sans fin, des accusations inutiles. Elle était dans une dépendance manifeste, dans une ambiance des plus toxiques. Son labyrinthe sans issue dans lequel j’étais entraîné. Armé de ma vraie carte d’identité que j’avais modifiée pour indiquer 19 ans, j’ai loué un appartement. Seul, sans prévenir. Je mourais déjà à petit feu, alors que je voulais vivre.
Au Québec, avec notre fond français et des origines multiethniques, nous formons une entité à part entière. On peut certainement voir le Canada comme une famille où le parent serait Ottawa et le Québec un enfant adopté de force, disons-le. Un Canada avec un fond britannique et un enfant adopté avec un fond français.
La culture multiethnique du Québec se distingue du multiculturalisme canadien fondamentalement à cause du fond britannique sous-entendu dans ce dernier. Cette adoption s’est faite dans une guerre européenne qui n’en finit plus de finir et où le Québec n’est pas accepté comme un enfant égal aux autres. Il y a clairement discrimination avec sa différence niée. Il dérange.
Chaque affirmation de soi est un obstacle, un élément à soumettre pour le « bien de la famille ». Toutefois, une famille sans lui, sans son essentiel, avec sa différence niée, est-ce vraiment une famille saine ? Lorsqu’un membre de la famille ne peut plus exprimer ce qu’il est au plus profond de lui, il est temps qu’il prenne son envol, qu’il s’émancipe autrement. Une famille aimante va l’aider à prendre un bon départ malgré le deuil à faire.
*Extrait des paroles chantées par Angèle Arsenault dans « Je veux toute toute toute la vivre ma vie ».
9 mars 2026
Family
14 Days, 12 Nights. A film directed by Jean-Philippe Duval, marvelously acted by Anne Dorval and Leanna Chea. An adoption story that I enjoyed and that moved me to tears many times. What more can I say than to go see this film in the cinema, as I did yesterday?
My text: Family
Being born into a family is the beginning of an identity quest. We come into the world and unconsciously seek the place we can take in this family environment. Often, it seems to me, we slip into the spaces left vacant by those who preceded us. Early enough, we feel cramped and attempt self-affirmation. This is the beginning of a new struggle: who am I?
In what way am I different from others, unique? I attempt explanations. My siblings offer them abundantly, of course. Usually, whatever suits them best. In my case, I wasn’t just the black sheep, or rather the « special » one, but the mental patient who had to be locked up.
This last label was profitable, very profitable. Firstly, it allowed for the seizing of power over me, like revenge or an outlet for an undefined anger. Secondly, it freed up a space that could easily be taken by one or the other. The life that inhabited me, they wanted it; from my relationships to my future, including my assets. They « wanted to live my whole, whole, whole life, not just little bits »* [voulai(t) toute toute toute la vivre, ma vie, pas juste des p’tits boutt’s].
(In a future text, during the summer, I will surely talk to you more extensively about autism in general, but also specifically about Asperger’s, my difference. As usual, it will be my vision, according to my experience.)
I continue.
In this identity search, made of trial and error, I learn who I am. This same search precisely also modifies the awareness of my identity, like water polishing a stone by its constant passage alone. I remove parts with which I falsely identified, I simplify my vision of myself. The essential takes up more and more space in my identification, my identity defines itself more and more clearly.
At 17, I left the family home, if one can call it that. My mother lived with a violent man, all types of violence were expressed, and not just toward my mother. She reacted to the violence she suffered with incessant bickering, endless discussions, useless accusations. She was in a manifest dependency, in a most toxic atmosphere. Her dead-end labyrinth into which I was dragged. Armed with my real identity card that I had modified to indicate 19 years old, I rented an apartment. Alone, without warning. I was already dying a slow death, while I wanted to live.
In Quebec, with our French background and multi-ethnic origins, we form an entity in our own right. One can certainly see Canada as a family where the parent would be Ottawa and Quebec a child adopted by force, let’s say it. A Canada with a British background and an adopted child with a French background.
The multi-ethnic culture of Quebec distinguishes itself from Canadian multiculturalism fundamentally because of the British background implied in the latter. This adoption took place in a European war that never seems to end and where Quebec is not accepted as a child equal to the others. There is clearly discrimination with its difference denied. It is a nuisance.
Every self-affirmation is an obstacle, an element to be subdued for the « good of the family. » However, a family without it, without its essence, with its difference denied, is it truly a healthy family? When a member of the family can no longer express what they are deep inside, it is time for them to take flight, to emancipate themselves otherwise. A loving family will help them get a good start despite the mourning to be done.
*Excerpt from the lyrics sung by Angèle Arsenault in « Je veux toute toute toute la vivre ma vie. »
March 9, 2026


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