La transparence

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La transparence

J’ai toujours vu le fait de montrer sa vulnérabilité comme un préambule à une intimité, une porte vers les profondeurs de ce que nous sommes. Pour soi-même et pour l’autre. Habituellement, nous cherchons à la camoufler pour éviter d’avoir l’air faible, mais aussi afin d’éviter de potentielles blessures terribles en la mettant à découvert, sans défense.

Je faisais le tour de moi-même, ce qui me donnait un sentiment d’identité, ce qui conditionnait également mon regard et motivait mes gestes. Je me suis reconstruit à partir de rien parce que j’étais amnésique à 19 ans. À partir de rien de conscient, devrais-je dire. J’étais submergé d’images, pour la plupart des symboles qui me mettaient dans un état de bonheur. Mais…

Mais j’avais aussi des images inexplicables, beaucoup plus concrètes, que je tentais de comprendre comme des symboles, comme le reste de tout ce que je voyais. Je ne dirais pas que c’était une erreur, plutôt un apprentissage à acquérir.

Lorsque je parlais de ces symboles qui me rendaient heureux, de cet univers que je créais en moi, de ma vie que je donnais, on me diagnostiquait une maladie mentale. Les psys comprenaient cela comme des hallucinations. Au mieux, certaines personnes y voyaient une imagination débordante, un peu spéciale : « C’est un artiste… » Personne n’a vérifié mon fonctionnement ; personne n’admettait que je réfléchissais avec des images, des symboles et des structures.

Et j’avais ces images discordantes que je ne savais pas interpréter. Elles me déstabilisaient, par moments, davantage sous un stress plus intense. Ces images étaient intrusives ; elles brisaient mon bien-être. Elles influençaient aussi mes gestes et mes paroles, rendant le tout discordant, sans aucun rapport avec l’amour qui m’habitait, en complète dissonance avec les symboles que je voyais. Elles me faisaient questionner mon sentiment d’identité.

Ici et là, j’ai bien rencontré des professionnels de la santé qui m’ont aidé. Néanmoins, lorsqu’on acceptait de voir l’importance de l’impact du TCC (traumatisme crânien cérébral) sur ma vie et de l’agression au couteau, cela n’expliquait pas tout. Puis, j’avais cette gêne par rapport aux images intrusives, peut-être la peur qu’elles soient une révélation de mes désirs profonds. Quant aux symboles, je n’en parlais que très peu, de façon extrêmement partielle. C’était quelque chose de sacré pour moi. Il y avait tellement d’amour, de compassion. Tout était si simple, si beau. Alors qu’on les voyait comme nocives, comme des preuves de maladie, je ne pouvais pas accepter ces jugements de valeur.

Ces deux types d’images m’ont déchiré de plus en plus. Mon lien avec la réalité est devenu de plus en plus vacillant jusqu’à cette sortie de la réalité que j’ai mentionnée il y a déjà quelques semaines.

La psychanalyse m’a permis de remettre de l’ordre dans tout ça. J’avais déjà commencé, mais rien de structuré. On s’est attaqué surtout aux images qui ne voulaient rien dire pour moi. J’ai pu rattacher à ma vie d’avant mon coma ce qui se voulait être des souvenirs précédant mon amnésie, les remettre en contexte. Les agressions sexuelles que j’avais subies s’exprimaient, remontaient à la surface. S’agissait-il de désirs profonds, de fantasmes en opposition avec ce que je pensais être ? La nuit, on me poursuivait, souvent avec des couteaux, mais pas toujours. Étais-je l’agresseur ou l’agressé, finalement ? D’autres fois, je me jetais contre un mur de béton, ou en bas d’un pont, toujours en auto. Était-ce une pulsion suicidaire ? Ces traumas passés me dictaient ma nouvelle vie sans même que je me souvienne d’eux tout à fait, sans même que je comprenne ce qui me faisait perdre ma liberté de choix. J’étais continuellement agressé de l’intérieur sans savoir tout à fait qu’il s’agissait de souvenirs, sans être sûr que ce n’était pas ce que je désirais inconsciemment.

Mon apprentissage à interpréter ces images ne s’est pas fait sans heurt. J’ai fait des erreurs, malheureusement. La culpabilité d’être victime n’a pas aidé, bien sûr. J’ai aussi développé une drôle de relation avec ma mémoire. Cela m’a pris beaucoup d’efforts pour bâtir une confiance en elle. L’idée est d’apprendre, de se relever, d’avancer et de tendre la main vers cet autre en soi. Aider son prochain aussi.

Durant cette période, ma vie a été un combat incessant. Mon goût de vivre s’est limité à la survie. Ma joie était d’être encore en vie, de pouvoir être en appartement ou dans mon condo, même si cela impliquait de manger moins. J’étais fier de survivre aux épreuves et de ne pas perdre l’esprit. J’avais une base sur laquelle m’appuyer, quelque chose de tangible : un chez-soi.

Outre cette vie difficile, le fonctionnement des gens et de la société était très insécurisant. Rien ne fonctionnait comme cela aurait dû, comme je l’anticipais. J’étais un extraterrestre. Je devais comprendre comment cela fonctionnait ici, je devais apprendre. Mais comment ? Qui allait m’enseigner à vivre avec les neurotypiques ?

Quoi qu’il en soit, avoir fait un tout assez cohérent avec moi-même est certainement une grande force. La transparence m’a demandé beaucoup d’humilité parce que j’ai dévoilé mes faiblesses, révélé aussi mes erreurs à tout le monde. C’est gênant. Je ne suis pas fier de mes faux pas ; j’aurais voulu faire autrement. Mais j’assume, j’apprends de ces échecs, je répare ce qui est possible et compense ce qui ne l’est pas. La transparence me permet aussi de m’améliorer, de passer sous la loupe des coins sombres où il y a encore des choses à apprendre, des endroits où faire la lumière.

Pour ce qui est des symboles ou de ce que j’appelle des structures, j’ai appris à mieux interagir avec elles. Quelquefois, cela se présente sous forme d’images symboliques, d’autres fois de façon tellement plus abstraite que je ne peux pas les décrire. Ce fonctionnement est de l’autisme, une intelligence différente. Mais ça, c’est une autre histoire.

MAJ 4 mars 2026


Transparency

I have always seen the act of showing one’s vulnerability as a preamble to intimacy, a door to the depths of who we are. For oneself and for the other. Usually, we seek to hide it to avoid appearing weak, but also to prevent potential and terrible wounds by leaving it exposed and defenseless.

I was exploring the contours of my being, which gave me a sense of identity; it also conditioned my perspective and motivated my actions. I rebuilt myself from nothing because I was amnesic at age 19. From nothing conscious, I should say. I was submerged in images—mostly symbols that put me in a state of happiness. But…

But I also had inexplicable images, much more concrete, which I tried to understand as symbols, like everything else I saw. I wouldn’t call it a mistake, but rather a lesson to be learned.

When I spoke of these symbols that made me happy, of this universe I was creating within myself, of the life I was giving, I was diagnosed with mental illness. Psychiatrists understood this as hallucinations. At best, some saw it as an overflowing, somewhat « special » imagination: « He’s an artist… » No one verified how I functioned; no one admitted that I thought in images, symbols, and structures.

And I had these discordant images that I didn’t know how to interpret. They destabilized me at times, especially under intense stress. These images were intrusive; they shattered my well-being. They also influenced my actions and words, making everything discordant, completely unrelated to the love within me, in total dissonance with the symbols I saw. They made me question my sense of identity.

Here and there, I did meet health professionals who helped me. However, even when they accepted the impact of the TBI (traumatic brain injury) and the knife attack on my life, it didn’t explain everything. Then, I felt shame regarding those intrusive images—perhaps a fear that they were a revelation of my deepest desires. As for the symbols, I spoke of them very little, and only in a very partial way. They were sacred to me. There was so much love, so much compassion. Everything was so simple, so beautiful. While others saw them as harmful, as evidence of illness, I could not accept those value judgments.

These two types of images tore me apart more and more. My link to reality became increasingly flickering until that « departure from reality » I mentioned a few weeks ago.

Psychoanalysis allowed me to put all of this back in order. I had already started, but nothing was structured. We focused primarily on the images that meant nothing to me. I was able to reconnect what were meant to be memories preceding my amnesia to my life before the coma, and put them back into context. The sexual assaults I had suffered were expressing themselves, rising to the surface. Were they deep desires, fantasies in opposition to who I thought I was? At night, I was being chased, often with knives, but not always. Was I the aggressor or the victim, in the end? Other times, I would throw myself against a concrete wall, or off a bridge, always in a car. Was it a suicidal urge? These past traumas were dictating my new life without me even fully remembering them, without me even understanding what was causing me to lose my freedom of choice. I was continually assaulted from within without fully knowing they were memories, without being sure they weren’t what I unconsciously desired.

My learning process in interpreting these images was not without its hardships. I made mistakes, unfortunately. The guilt of being a victim didn’t help, of course. I also developed a strange relationship with my memory. It took a great deal of effort to build trust in it. The idea is to learn, to stand back up, to move forward, and to reach out to that « other » within oneself. To help one’s neighbor as well.

During this period, my life was an incessant struggle. My will to live was limited to survival. My joy was simply being alive, being able to have an apartment or my condo, even if it meant eating less. I was proud to survive the trials and not lose my mind. I had a foundation to lean on, something tangible: a home.

Beyond this difficult life, the way people and society functioned was very unsettling. Nothing worked as it should, as I anticipated. I was an alien. I had to understand how things worked here; I had to learn. But how? Who was going to teach me how to live with neurotypicals?

Regardless, having created a fairly coherent whole within myself is certainly a great strength. Transparency required a lot of humility because I unveiled my weaknesses and revealed my mistakes to everyone. It is embarrassing. I am not proud of my missteps; I wish I had done things differently. But I own them; I learn from these failures; I repair what can be repaired and compensate for what cannot. Transparency also allows me to improve, to place under the magnifying glass those dark corners where there is still something to learn, places where light needs to be shed.

As for the symbols or what I call structures, I have learned to interact with them better. Sometimes, they present themselves as symbolic images; other times, in a way so abstract that I cannot describe them. This functioning is autism—a different kind of intelligence. But that is another story.

Updated March 4, 2026


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